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Jean Michel Aphatie 13 mai 2008 Lien permanent
Cumul des mandats et cumuls journalistiques: une comparaison ridicule et volontairement intimidante
J’avais loupé l’épisode, je l’ai vu, hier soir, dans le zapping de Canal Plus.
Jean-François Copé, maire de Meaux, député UMP de Seine-et-Marne, président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, est face à la journaliste Laurence Ferrari, dans l’émission « Dimanche Plus ». Celle-ci l’interroge sur le cumul des mandats : bien pas bien ? Et la réponse de Jean-François Copé est précise, chirurgicale, mais aussi stupéfiante. En gros, il dit à la journaliste, mais vous aussi vous cumulez, d’ailleurs j’admire votre carrière, la télévision, la radio, donc, vous êtes mal placée pour présenter cela comme un problème.
Déjà, il y a quelques semaines, Eric Woerth, ministre du budget et maire de Chantilly, m’avait cueilli avec un argument de la sorte : je cumule, vous cumulez, donc, nous n’en parlons pas. Déjà, il y a quelques mois, lors d’un déjeuner, Jean-François Copé m’avait dit la même chose. Plus de doutes : c’est un argument que les responsables politiques resservirons, nous sommes désormais face à une stratégie de communication. Et cette stratégie là, il faut lui tordre le cou pour sa fausseté, son étrangeté et aussi, osons le mot, sa violence.
Représenter le peuple au parlement, ou prendre en charge la gestion d’une municipalité, sont des tâches qui relèvent de l’organisation de la société. Il y a donc un intérêt public à évoquer les conditions dans lesquelles sont exercés ces mandats. Les cumuler, les mandats, entraîne plusieurs conséquences néfastes. Les ayant maintes fois exposées, je les rappellerais ici brièvement.
Quand on est maire et ministre, par exemple, on a tout simplement pas le temps matériel de remplir les deux fonctions. Ce n’est pas pour rien que la sagesse populaire a inventé l’expression « d’agenda de ministre ». Il ya donc un mensonge dans l’attitude même de l’élu. Du coup, il exerce mal, ou de loin, la responsabilité d’élu local qui lui a été confié par le suffrage universel.
Quand on est député et maire, ou sénateur et maire, c’est autre chose. Là, c’est le mandat national qui trinque. L’absentéisme parlementaire, en France, est directement lié au cumul des mandats. Mieux vaut être patron chez soi que godillot à Paris. Jean-Louis Debré, du temps de sa présidence de l’Assemblée nationale, se désolait de voir les députés arriver le mardi matin à Paris et repartir le mercredi soir en province. Ses diatribes privées contre l’absentéisme de ses collègues se nourrissait de cette désolation. Rappelons au passage que le cumul de ces fonctions nationales et locales est une exception mondiale, justifiée soit disant par l’atout que représenterait pour le législateur d’avoir un ancrage local. Foutaises ! Les lois allemandes, espagnoles ou britanniques, écrites par des parlementaires qui ne sont que cela ne sont sûrement pas inférieures aux lois françaises.
En revanche, les désagréments du cumul sont évidents. Le parlement s’est désinvesti de sa fonction de contrôle de l’exécutif. Premier et grave problème. D’autre part, un député battu ne quitte pas la scène locale puisqu’il est encore maire. Il est alors courant qu’il utilise les moyens de sa mairie pour préparer sa revanche. Détournement évidemment condamnable qui explique l’absence très étrange d’un statut de l’élu en France. Et s’il cumule longtemps les deux casquettes, alors il tarit pour quelques décennies les possibilités de renouvellement de la représentation publique dans un bassin de population. C’est là, dans cette abominable pratique du cumul des mandats que se trouvent les racines de la sclérose politique française.
Ajoutons enfin pour parfaire la liste des méfaits que le cumul entretient : la multiplication des strates politiques. En effet, si un maire ne cumulait pas, s’il n’était que maire, on se poserait réellement la question du regroupement des communes, puis dans la foulée de la disparition des conseils généraux, c'est-à-dire départementaux. Il serait très facile, en effet, de confier la responsabilité de l’aide sociale aux communes regroupées en communauté de commune et celle de la rénovation des collèges à la région, déjà en charge de celle des lycées. Ainsi, nous aurions une carte politique à trois étages, communes regroupées, régions, parlement, plutôt que celle, actuelle, à cinq étages, communes, communautés de communes, départements, régions, parlement. En entretenant le cumul, les cumulards entretiennent le cumul des structures, ce qui est aussi l’entretien d’une forme de clientèle en même temps que la possibilité de verrouillage d’un territoire.
Cette description montre, en tout cas c’est le but, combien les enjeux liés au cumul des fonctions politiques n’a rien à voir, dans ses conséquences avec le cumul des fonctions journalistiques. D’ailleurs, ce second cumul n’en est pas un. Le journaliste ne se défausse sur aucune administration, et pour cause, son travail est personnel, solitaire presque, et relève de la sphère privée. Et puis, s’il fallait répondre pied à pied à un parallèle parfaitement faux, tout en ayant conscience qu’il est pervers d’entrer dans ce raisonnement qui accrédite l’idée d’une pertinence dans le parallèle, il faudrait ajouter qu’intellectuellement la matière d’un journaliste présente une certaine unicité, alors que celle d’un élu, national ou local, est beaucoup plus étendu, ce qui pose des problèmes d’emploi du temps, donc d’exercices de la charge, qui sont particuliers et donc uniques.
Demeure ce fait étrange que le parallèle a été fait, publiquement, par des élus. C’est là que se niche l’idée de violence. Le parallèle n’est pas établi parce qu’il est pertinent. Il a été établi parce qu’il est intimidant. Comment donc, madame ou monsieur, vous osez m’interroger sur le cumul alors que vous-même... ? Cessez donc de m’interrogez,, s’il vous plait, et continuons à cumuler de concert....
Voilà, en guise de conclusion, ce qu’il faut faire. Continuer, bien sûr, à dénoncer le cumul des mandats dans le but de parvenir, un jour, à ce que la démocratie française fonctionne comme ses voisines. Et au passage, pour vider la querelle, ceci : que le législateur, le jour où il instaurera le mandat unique, s’essaie donc à faire un sort particulier au journalisme en décrétant par la loi qu’un journaliste ne peut avoir qu’un employeur. On verra bien, alors, le ridicule de la situation comme il y a aujourd’hui un ridicule de la comparaison.

