Informations, impressions, commentaires : mon regard sur l'actualité politique.
Jean Michel Aphatie 18 septembre 2008 Lien permanent
Morandini, Zemmour, Schneidermann 18/09
De quoi allons-nous parler aujourd'hui? Ce ne sont pas les sujets qui manquent.
La crise financière? "Le pire est peut-être encore à venir", vient de déclarer Dominique Strauss-Kahn, directeur général du FMI. La crise du parti socialiste? "L'accouchement d'un monstre", assure Arnaud Montebourg. Ce dont est convenu, ce matin, sur RTL Pierre Moscovici. "Le PS est-il nul?" questionne même cette semaine le Nouvel Observateur. J'ai lu des commentaires, mardi, ici même, qui me reprochaient d'exagérer l'état maladif de ce parti. Finalement, je suis assez modéré. Les difficultés du gouvernement? Nicolas Sarkozy les ressent de manière tellement cruelle qu'il projette un grand discours sur l'état de l'économie française, la semaine prochaine à Toulon. De cela, nous reparlerons.
Ce matin, finalement, le choix sera celui d'une certaine futilité au regard de ces sujets graves. Au coeur de ce billet, la planète médiatique et ses petites difficultés.
Page 26, ce matin, France Soir publie un écho intitulé "Les déjeuners de Karoutchi". On y apprend que, "comme il en a l'habitude", le secrétaire d'Etat chargé des relations avec le parlement "donnait ce week-end un déjeuner amical dans la salle à manger d'honneur de l'hôtel Clermont". Au moins, nous voilà renseignés sur l'utilisation de l'argent public, dont nous apprenons avec bonheur qu'il est utilisé pour des raisons amicales. Dans ce monde de brutes, cela fait du bien.
L'écho poursuit avec une courte liste des invités de ce "déjeuner amical". Des responsables politiques sont cités, Eric Raoult et Philippe Goujon, puis deux journalistes: Jean-Marc Morandini et Patrice Carmouze. J'ai connu, il y a déjà pas mal de temps de cela, une responsable socialiste qui parlaient de "journalistes amis" pour évoquer certains d'entre nous qui suivions les activités de ce parti. Instinctivement, à l'oreille, il me semblait à l'époque, il me semble encore aujourd'hui, que le second mot tue le premier. Si on est ami, on n'est plus journaliste. L'amitié abolit la distance, et la distance, c'est ce qui confère de la valeur au regard et de la légitimité au témoignage.
Je souffrais à l'époque pour mes "collègues amis", tout en pensant que le journalisme est un trop beau métier pour le marchander ainsi. Je souffre donc un peu, faut pas exagérer non plus, ce matin de voir le nom de Jean-Marc Morandini accolé à ces "déjeuners amicaux, comme j'ai souffert, il y a quelques jours, d'entendre Christine Albanel, ministre de la Culture, évoquer son "amitié" pour Eric Zemmour, qui lui faisait face sur le plateau de "On n'est pas encore couché", l'émission de Laurent Ruquier, diffusé le samedi soir sur France 2.
Bien sûr, un journaliste n'est pas un personnage froid et neutre. Il ressent, comme tout être humain, de la passion et nourrit ses propres subjectivités. Il peut même, pour moi c'est déjà trop, mais enfin chacun vit sa vie professionnelle qu'il veut, se définir de gauche ou de droite. C'est aller plus loin encore que d'aller jusqu'à l'amitié, sentiment noble et respectable mais corrosif pour l'indépendance de celui qui doit informer.
Je lis toujours avec beaucoup d'attention les chroniques de Daniel Schneidermann sur les médias. Parfois, j'en suis le sujet, ce qui est la règle du jeu. Parfois, me semble-t-il, les remarques ou critiques sonnent justes, et parfois pas, c'est aussi le jeu.
Au dela des accords et des désaccords, j'ai beaucoup de respect pour le travail d'observation des médias auquel se livre Daniel Schneidermann depuis des années, sur France 5 d'abord, sur Internet désormais, et tout le temps sous le titre générique de ce que fut son émission et de ce qu'est son site, "Arrêt sur images".
Les relations ue j'entretiens avec Daniel Schneidermann sont anciennes, davantage même qu'il ne le pense. A l'été 1987, j'effectuais un CDD à la locale de la "Voix du Nord", à Hirson, dans l'Aisne. Je fus conquis par les papiers d'un journaliste dont je découvrais la signature, dans le journal Le Monde, qui racontait les à côtés et les bordures du Tour de France. J'écrivis mon enthousiasme dans un petit courrier et je fus surpris, agréablement, de recevoir dans les jours suivants, une courte et courtoise réponse.
L'un des axes de travail de Daniel Schneidermann consiste à traquer les compromissions volontaires et involontaires, les faiblesses aussi, la mauvaise foi parfois, des médias et des journalistes vis-à-vis du président de la République. Travail salutaire. La distance, toujours la distance. C'est d'ailleurs au nom de ce concept, la distance, que j'ai été surpris par le choix des mots retenus sur le site d' "Arrêt sur images" pour rendre compte du billet publié ici même sur l'édition, par France Inter et en compagnie des éditions de l'Aube, du dernier livre de Martine Aubry.
"Aphatie raille l'indépendance de France Inter", est-il écrit. Non, pas du tout. Le verbe utilisé semble très incorrect, et le papier qui suit me parait mettre très imparfaitement en exergue ce que le billet contenait.
Première question: peut-on considérer comme ordinaire et normal qu'une partie même infime de la redevance acquittée par les contribuables soit utilisée pour éditer le livre d'un responsable politique?
Dans les commentaires et réponses qui ont suivi mon billet, s'est glissée une nformation de taille. Sur le site OZAP.com, consacré lui aussi aux médias, Hélène Jouan, directrice de la rédaction de France Inter, évoque un projet littéraire à venir. Il s'agit, sur le même modèle que celui de Martine Aubry, d'un dialogue qu'envisagerait Stéphane Paoli, journaliste de France Inter, avec Daniel Cohn-Bendit, futur candidat en France lors des élections européennes du 7 juin 2009.
Peut-on considérer comme ressortant des missions du service public cette volonté d'une radio publique de donner vie et forme à la pensée d'une responsable politique, quel que soit par ailleurs son ancrage dans le paysage? Comment accepter, en outre, le fait que la dite radio se trouve intéressée par le volume des ventes de ce livre puisqu'elle en est l'éditrice? Comment concevoir enfin que l'auteur puisse se retrouver devant le micro de la même radio pour assurer la promotion de l'ouvrage qu'elle a éditée?
Il y a là, me semble-t-il, quelques questions inédites et vertigineuses sur le rôle des médias dans la démocratie qui mériteraient d'être explorées par quiconque s'intéresse à ces problèmes. Si, par pure hypothèse, une radio privée appartenant à un groupe vivant un tant soi peu des commandes publiques, avait publié un livre de réflexions d'un ministre, ou d'un dirigeant UMP, si pour bien marquer les esprits, cvette radio avait en plus apposée son logo sur la couverturte comme la fait Radio France en imprimant le carré rouge de France Inter sur l'ouvrage de Martine Aubry, alors, me semble-t-il, nous en aurions entendu parler, et avec raison, ici ou là.
Existe-t-il, à propos de la réflexion sur les médias, deux poids et deux mesures? Personnellement, je ne le crois pas. Mais bon, sait-on jamais...

