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Jean Michel Aphatie 29 janvier 2009 Lien permanent

"Femme debout", leçons autour d'un livre 29/01


La crise, la grève, le chômage, la récession, avouons ensemble que tout ceci n’est pas très gaie et concentrons-nous sur l’anecdotique, le frais et le drôle.


Ce matin, chaque journal en porte la marque, et RTL en a aussi fait ses choux gras, Ségolène défouraille. Un livre de dialogue avec la journaliste politique de France Inter, Françoise Degois, publié chez Denoël et intitulé « Femme debout », permet à l’ancienne candidate à l’élection présidentielle de régler son compte avec à peu près tout ce qui bouge sur la planète politique.

Nicolas Sarkozy? « Un m’as-tu-vu, un petit gamin au milieu de ses jouets (...) un immense mensonge, une imposture. » Martine Aubry? « Elle me regarde toujours comme quand j’étais sa sous-ministre (...) Elle ne me regardera jamais autrement. » Jack Lang? Le chef des « manipulateurs et des geignards ». Lionel Jospin? « Irrationnel sur le parti (...) il perd toute grandeur. » Et encore beaucoup d’autres, habillés pour l’hiver et le printemps, et aussi, des propos vachards et cinglants sur pleins de situations et de gens. Signalons en outre qu’il ne s’agit là que d’extraits, de morceaux choisis. C’est seulement la semaine prochaine que nous aurons droit à la totalité du mitraillage.

Dans sa livraison du jour, Libération raconte la méthode de travail choisie par la journaliste, Françoise Degois, et acceptée par la responsable politique, Ségolène Royal. Quarante heures de dialogues enregistrés au dictaphone, la précision est importante car la responsable socialiste ne pourra rien démentir, « un travail sans filet et sans filtre, », assure la journaliste, qui précise aussi ceci: « C’est moi qui ai fixé les thèmes abordés et la règle du jeu. Pas de communicant et pas de corrections. »

Par sa richesse, ce matériau est exceptionnel. Rarement en effet, un livre recèle autant de leçons sur la responsabilité politique, la sphère médiatique et les rapports, toujours particuliers, qui existent entre les deux.

Première question: quel intérêt poursuit Ségolène Royal en livrant au public en général, à ceux qui la soutiennent en particulier, de tels jugements sur les femmes et les hommes de la politique, ainsi que sur leur fonctionnement? A dire vrai, on ne sait pas bien quoi répondre. Avant ce livre, le personnage de Ségolène Royal était déjà original et décalé. De ce point de vue, s’il est une confirmation XXL, il n’apporte rien de particulier. Qu’il soit, dans ses bonnes feuilles du moins, drôle et savoureux, est une évidence. Sans doute cela lui vaudra-t-il un succès de librairie. Mais du point de vue de l’image, de la construction du personnage public, ce côté Calamity Jane ne risque-t-il pas de desservir celle qui regrette l'absence, sinon la dispartiion, de la "fraternité"?

En allant au fond des choses, il est même contradictoire avec ce que dit, régulièrement, Ségolène Royal dans le feu de son action politique. Combien de fois a-t-elle repoussé des questions personnelles, ou bien des demandes de réactions à des propos peu amènes sur son compte, en assurant qu’elle avait une autre conception de la politique, que les Français n’attendaient pas ces chicayas de la part de leurs responsables, qu’elle même s’interdisait de tomber aussi bas que d’autres, et j’arrête là le florilège.

D’où la surprise, presque l’incompréhension, de la voir d’un coup lâcher les vannes et dire sans précaution, ni retenue, le fond de sa pensée sur X,Y,Z, le must concernant tout de même Nicolas Sarkozy, petit garçon « monté sur son plus grand cheval », qui « exhibe » sa montre, et qui lui dit pas, elle le confesse, la seule phrase qu’elle attendait: « Félicitations, nous avons bien combattu, vous portez dix sept millions de voix. » Un tel niveau de ressentiment et de fixation personnelle est très rarement exposé dans la vie politique.

Ceci amène à questionner la méthode de travail pour réaliser ce livre, et donc à poser la question de la relation qui unit la journaliste et son interlocutrice. Leurs rencontres ont été fréquentes, longues, menées par la journaliste à laquelle s’est livrée sans retenue et dans une totale confiance la responsable politique. Quels sont donc les rapports entre ces deux femmes pour que Ségolène Royal, qui aspire tout de même à représenter un pays au plus haut niveau, donne ainsi tout ce matériau à quelqu’un dont elle sait qu’elle le rendra public tel quel, sans qu’il lui soit possible de retoucher une phrase, de changer un mot, de déplacer une virgule?

Tout prendre chez l’interlocuteur, « sans filtre » comme le dit joliment Françoise Degois, ni contrôle, et tout donner au public, représente un fantasme de journalisme. Bien. Bravo. Vu du côté du journalisme, cela peut paraître héroïque et formidable. Mais vu du côté du responsable politique, pourquoi donc accepter cette règle, faire un tel cadeau, donner, au sens fort de verbe, tant de choses? Faut-il qu’il existe entre ces deux femmes un sacré lien, quelque chose qui relève de la confiance la plus forte, pratiquement de l’intimité. Du coup, cette proximité particulière brouille les cartes. Pour parvenir au résultat de ce livre, nous ne sommes pas vraiment en présence d’une responsable politique et d’une journaliste. Nous sommes, pour le moins, face à deux personnes qui ont connu beaucoup d’épreuves communes, les ont traversé ensemble, et ont forgé ainsi une complicité qui conduit l’une à confier à l’autre le formidable cadeau d’une parole « sans filtre ».

Le journalisme, c’est la distance. Ici, c’est précisément cela qui est aboli, la distance. Seule, la proximité a pu aboutir à ce livre singulier, et des deux femmes, il y en a une qui trouve son intérêt, la journaliste, car malgré la relation elle le demeure, et une autre dont on ne comprend pas justement l’intérêt, la responsable politique, qui devra vivre partout avec la franchise embarrassante de jugements formulés dans une intimité dévoilée.

Ainsi regardé, ce livre est sans précédent. Il y a même de grandes chances pour qu’il demeure unique. Pour cette raison, il faut lui souhaiter un grand succès. Le contenu le justifie, mais aussi sa fabrication particulière.

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